Liberté
Sur les interlignes gris-bleu de mes cahiers d’écolier, Sur l’encre pâlie dans nos écritoires abandonnées, Sur les siècles qu’ont duré nos cours de français,
Sur mes idylles sibyllines d’ado laissant vaguer son cœur, Sur nos amours de jeunesse mille fois mortes et renées, Sur les fa dièse qu’on nous a fait fredonner,
Sur les slogans éphémères qu’en chœur nous avons chantés, Sur nos révoltes juvéniles où nous nous sommes époumonés,
Sur les manifestants cernés et molestés (oui, on en a bien nassé), Sur notre vieux monde infatigablement décrépit,
Je crie ton nom. [Fin juniors]
Sur les âges obscurs, les ères immémoriales et même un éon éteint, Sur les clichés sépia des aïeux qui s’en sont allés,
Sur les silences trop résonants des voix qui se sont tues,
Sur les figures sans style des pauvres occis morts au champ d’honneur, Sur les épitaphes nues de ceux qu’on a prétendu être des héros,
Sur les villes lacérées dont aucuns décombres ne subsistent,
Sur les quelque huit milliards d’humains reclus derrière leurs frontières, Sur notre sphéroïde si petit et bleu, seul à des années-lumière,
Sur cette époque tout hébétée de l’anthropocène exsangue,
Sur les soirées d’été, quand l’infernale chaleur d’août* retombe, Je prie ton nom.
Sur les poèmes d’Éluard aux anaphores quasi entêtantes Sur les mémoires* banals d’auteur(e)s à demi oublié(e)s,
Sur de* béats épistoliers vertueux qui se sont écrit maint(s) billet(s) doux, tout à leur liaison d’anges heureux,
Sur les coquilles pas lourdes, pêchées dans des romans qu’on lit et qui nous lient,
Sur les guillemets, les points-virgules et les points de suspension des aposiopèses… voire les espaces insécables remplies de secrets infinis,
Sur les geôles rouge sang des écrivains emprisonné(e)s, entre les barreaux desquelles s’égaillent des mots plus libres que jamais,
J’écris ton nom.
Mais plus personne ne répond.
* Variantes acceptées : aout – Mémoires – deux
Julien Soulié
Texte relu par Philippe Dessouliers